En hommage à ma grand mère
Il fait doux.
Oui, dit sa mère en passant la porte vitrée. Les roseaux. Mourir aux roseaux, ajouta-t-elle.
Elles s’avancèrent le long d’un couloir qui sentait comme ça sent toujours dans les maisons de retraite et
saluèrent l’infirmière.
J’ai amené de la limonade, dit sa mère. Elle ne boit plus que ça. Comment va-t-elle ?
Son état était stationnaire. Elle avait toujours son hématome au visage depuis qu’elle était tombée. Elle
passait ses journées près du radiateur. On a du le couper, dit l’infirmière, l’autre jour il y a un vieux monsieur qui s’est brûlé alors on l’a coupé.
Trois vieilles dames étaient assises autour d’une table, devant un poste de télévision qu’elles ne
regardaient pas. Un poste de radio jouait Nostalgie.
Ce sont celles qui sont le moins mal, dit sa mère.
Elles s’enfoncèrent dans un couloir beige, au mur des posters jaunis de fleurs et de cascades, derrière les
portes entrouvertes une vieille allongée prostrée le visage déformé attendant ce qu’on attend dans cet état à cet âge là et un vieux poussant des râles lui aussi allongé immobile la bouche grande
ouverte.
Voilà ta grand-mère, dit sa mère.
Cette vieille dame au visage fripé, cette vieille main posée sur un radiateur froid dans ce coin de couloir,
ce vieux corps ratatiné sur un fauteuil oui c’est elle c’est encore elle.
Qu’est ce qu’elle a changé, dit-elle.
Bonjour, c’est ta fille. Et regarde avec qui je suis venue, ta petite fille, dit sa mère.
La vieille dame leva un œil morne et sembla réagir.
Oui, dit la vieille dame et elle sourit.
Tu la reconnais ? demanda sa mère.
La vieille dame opina.
Tu vois elle te reconnaît, dit sa mère.
Bonjour ma grand-mère, dit-elle. Sa joue était flasque et froide sous son baiser.
J’ai soif, dit la vieille dame.
On t’a amené de la limonade. Sa mère en versa dans un gobelet et aida la vieille dame à le porter à ses
lèvres, ses doigts déformés tremblant et elle buvant à petites gorgées.
Regarde, ta petite fille t’a apporté des gâteaux. Une spécialité de sa région. Tu en
veux ?
La vieille dame fit la grimace.
Elle ne mange toujours rien, dit sa mère. Elle lui tendit une miette de gâteau que la vieille dame recracha
dans le radiateur que sa mère alla nettoyer avec un chiffon.
Je suis contente de te voir, dit-elle. Comment te sens-tu ?
La vieille dame haussa les épaules d’un air qu’elle lui connaissait bien et qui était le sien depuis tant
d’années, ce haussement d’épaules qui constituait sa grand-mère.
Elle a de vieux restes d’elle, dit sa mère.
La vieille dame ferma les yeux et s’assoupit. Elle prit sa main fragile et froide qu’elle baisa et caressa
ses cheveux blancs et raides et secs et la regarda un long moment. Sa peau creusée de rides en sillons profonds sa peau disparaissant sous les plis ses yeux creusés sa pâleur de cadavre et
c’était bien elle, pourtant, c’était bien elle. Pas encore morte encore respirant buvant si peu si peu.
La vieille dame but une nouvelle gorgée de limonade.
Tu fais quoi demain ? dit la vieille dame.
Demain je vais en Belgique, dit-elle. Tu connais, tu y es déjà allée, tu sais, Bruxelles.
La vieille dame ne réagit pas.
Elle a des éclairs de consciences, dit sa mère, c’est fugace.
Sa mère lui montra sa chambre, les réserves de limonade, les photos qu’elle même avait accrochées au mur, le
poste de radio que la vieille dame aimait tant et qu’elle n’écoutait plus.
Les photos elle ne les regarde même pas quand je lui montre, elle ne les reconnait pas, dit sa mère, je les
ai emmenées quand même.
Son petit monde.
Pendant que sa mère prit la main de la vieille dame et se mit à lui parler, elle s’éloigna vers la fenêtre,
le dos tourné, pour regarder le ciel gris et doux les toits en ardoise les arbres et elle pleura.
Elles firent rouler son fauteuil jusqu’au poste de télévision à travers le couloir beige aux râles, aux vieux
immobiles et aux posters jaunis.
Elles revinrent auprès du radiateur. La vieille dame y mit ses mains et dit c’est froid.
On va y aller, dit sa mère.
Elles embrassèrent ses joues fripées de vieille dame au monde réduit à un radiateur froid, à deux gorgées de
limonade, à quelques mots extirpés d’une demi-conscience, à un corps qui continue tout seul, aux photos d’une vie qu’elle ne reconnaît plus, aussi sûrement que ça doit bien finir comme ça, une
vie, dans un couloir beige aux posters jaunis.
Je reviendrai demain, dit sa mère.
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